Présentation :
Nous sommes mi-décembre 2023, en Bretagne, dans un hôpital… Annie s’apprête à passer un quatrième jour dans le couloir des urgences. Un médecin reconnaît l’auteur au côté de son épouse, et s’écrie : « Vous ? VOUS ! Écrivez ! Aux journaux ! Au député ! Au MINISTRE ! Dites-leur que la situation de l’hôpital est un scandale ! UN SCANDALE ! »
Deux semaines plus tard, Hervé Jaouen écrira : « Elle n’a pas sombré dans son dernier sommeil, elle a péri dans un naufrage médical. » Et de cet incompréhensible naufrage il lui faut dresser le procès-verbal. Il y expose sans fard la genèse d’un enchaînement fatal : médecin traitant peu perspicace, hôpital surchargé, communication déficiente, diagnostic tardif, sauvetage impossible.
Mais rédiger le constat d’un désastre n’apaise pas la détresse des survivants. Alors, dans le journal de l’apprentissage de la solitude qu’il tiendra pendant presque deux ans, Hervé Jaouen oppose à la tragédie un florilège de moments de bonheur. Anecdotes pour retrouver le sourire, souvenirs de voyages à l’écart des foules, promenades, lectures partagées, dîners au coin du feu et rituels d’un couple que rien n’a jamais désuni jalonnent le chemin d’une très longue complicité amoureuse.
Ils étaient lycéens quand ils se sont rencontrés, même la mort n’a pas pu les séparer. Voulant croire qu’Annie s’est réincarnée en mésange qui chaque matin vient toquer au carreau, Hervé dialogue avec elle. En contrepoint d’une brutale réalité, la poésie et l’onirisme de leur échanges composent un portrait radieux de celle qui aimait tant les oiseaux.
Par-delà le deuil, une magnifique histoire d’amour.
Extrait :
" Mardi 12 décembre 2023
Hôpital, parking des urgences. Deux ambulances à l’arrêt sur la rampe d’accès. À l’intérieur du sas de délestage, un véhicule de pompiers.
Avant de monter, je grille une cigarette dans l’espace réservé, un auvent en béton ouvert à tous les courants d’air, ce dont n’a cure un fumeur en fauteuil roulant, juste vêtu d’un pyjama, malgré le froid. Il a le teint cyanosé. De larges cernes bleu de Prusse lui mangent les joues. À son cou pend un oxygénateur nasal. La clope, son verre de rhum du condamné ?
— Aux urgences, c’est le chaos, lui dis-je.
— Ils sont débordés. En plus de la bobologie, un tas de gens âgés. Grippe, Covid, une palanquée de pneumopathies. En pédiatrie, des gosses partout. Épidémie de bronchiolite.
— Ça fait trois jours que ma femme poireaute dans le couloir.
— Y a pire que le couloir. Je viens de Rennes. Là-bas, ils m’avaient remisé dans un placard à balais.
Qu’il avale goulûment la fumée fait ressurgir d’un passé lointain une rencontre mémorable avec un cancérologue dans un hôpital parisien. Au téléphone, nous avions sympathisé, entre Finistériens. Son nom était aussi breton que le mien. À je ne sais quel titre il jouait le rôle d’émissaire d’une maison de production, semble-t-il apparentée au parti communiste, qui envisageait d’acheter les droits d’adaptation audiovisuelle de l’un de mes romans. J’avais l’occasion de me rendre à Paris, nous étions convenus d’un rendez-vous sur son lieu de travail.
Le couloir de son service était à l’hôpital ce que sont aux villages anglais les promenades ombragées de tilleuls : on y déambulait à pas lents. Tandis que les malades en chaussons poussaient leurs potences de perfusés, dans son bureau le cancérologue écrasait mégot sur mégot de Gitanes et soufflait des ronds de fumée d’humour noir. Soulevant le couvercle d’un énorme congélateur rempli à ras bord de tubes à essai, il me dit :
— Ma récolte. Ça vient de partout, d’Europe, d’Afrique, des Amériques. Des échantillons de sang de malades du SIDA. Il y a là-dedans de quoi rayer l’espèce humaine de la surface du globe.
Au détour de nombreux coq-à-l’âne de gens trop pressés d’échanger sur un tas de sujets, sautant du projet d’adaptation de mon roman à l’art de pêcher le couteau avec une baleine de parapluie, des paons de Flannery O’Connor à la fréquence des cancers gastriques en Bretagne rurale – « La gnôle et la soupe brûlante… » –, je lui dis que je venais de perdre un ami.
— Trente-neuf ans, tumeur au cerveau.
— C’était quoi, son boulot ?
— Dentiste.
— Dentiste ! Tu sais qu’ils tiennent le pompon en matière de cancer du cerveau ? Tu pourras me donner les coordonnées de la veuve ? J’aimerais bien qu’elle m’autorise à voir le dossier. Je bosse là-dessus avec des confrères suédois. On pense que la radio est en cause. Toi, tu chopes une dose tous les trente-six du mois, mais ton arracheur de dents ? Trente-six fois par jour ?
Il voyageait beaucoup, donnait des conférences à l’étranger, y compris à l’est du rideau de fer. Savant de réputation internationale, il était aussi poète. Il me dédicaça une plaquette qu’il venait de publier.
J’abandonne le fumeur suicidaire à la bise, emprunte le passage piéton de la rampe d’où les ambulances n’ont pas bougé. Je décline mon identité au guichet, précise qui je viens voir. On tapote sur le clavier de l’ordinateur.
— Madame Jaouen est toujours aux urgences.
— Même endroit ?
— Je pense que oui.
Trois jours auparavant, la standardiste m’avait guidé dans un long contournement du bloc, de façon à éviter de traverser la salle des admissions, sa lumière tamisée, ses stalles séparées par des rideaux. Depuis, j’ai appris à couper par là.
Je remonte le train à l’arrêt des lits alignés le long des locaux de service. Rien que des vieilles dames bien sages. Un panel, une sélection de condamnées à attendre. Dans le sauve-qui-peut, le mot d’ordre a été donné : les jeunes d’abord ! De l’autre côté de la voie de garage, en face d’Annie, dans une chambre dont la porte n’a jamais été fermée, il n’y a plus d’appareils au chevet du malade. Bouche béante, teint de momie. Trépassé, à coup sûr. De nombreux proches le veillaient en permanence. « Sans doute des gens du voyage, m’avait dit Annie. À la clinique, ils étaient parfois vingt à attendre dans le hall que je leur annonce que l’opéré s’était réveillé et que tout allait bien. »
Deux infirmières, ou aides-soignantes, roulent le lit du mort vers la porte, tentent de virer dans le couloir. La manœuvre est impossible. Il faut libérer de quoi effectuer un créneau sur une portion de quelques mètres. Surgit un médecin appelé en renfort. Mâchoires serrées, furibard, il s’attelle au convoi. Les wagons se mettent en marche, Annie est garée dans un recoin, je me plaque contre le mur pour laisser passer le cadavre.
Le médecin m’aperçoit et s’écrie :
— Vous ?... VOUS !
A-t-il vu ma trombine dans la presse ou sur la quatrième de couverture d’un roman ? Il pile devant moi, mouline des bras pour prendre à témoin le plafond, les murs, le plancher, le mort, les malades, le personnel, et me somme :
— VOUS ! Écrivez ! ÉCRIVEZ ! Aux journaux ! Au député ! Au MINISTRE ! Dites-leur que la situation de l’hôpital est un scandale ! UN SCANDALE !
Et comment donc, que je vais écrire. Mais je n’enverrai pas de poulets aux journaux, ni de lettres au député ou au ministre, j’écrirai un livre.
À mes lecteurs, parmi lesquels l’on vous comptera peut-être, cher docteur, je ne dirai pas que ma bien-aimée est partie, s’est éteinte, repose en paix, a rendu l’âme, quitté ce monde, exhalé son dernier soupir. À mes petits-enfants, je ne raconterai pas d’histoires. Ils ont assisté à sa mise en terre, ils savent bien que leur Nannie n’est pas montée au Ciel.
Je n’éluderai pas ce mot brutal qui cingle comme un coup de fouet l’interlocuteur non informé auquel je l’assène encore, un an après. Comment va votre épouse ? Comment va ta femme ? Comment va Annie ? Elle est morte. Avez-vous remarqué qu’au masculin ce mot n’est pas dépourvu d’une certaine douceur ? Il se prolonge, un peu comme le « more » anglais, alors qu’au féminin il vous faut presque grimacer pour le prononcer.
Oui, morte le 1er janvier 2024, à dix-huit heures vingt-cinq.
Elle n’a pas sombré dans son dernier sommeil, elle a péri dans un naufrage médical.
À présent que s’envolent autour de sa tombe les feuilles de l’éphéméride de milliers de jours et de nuits d’enchantement, je veux lui dire que j’adorais la puissante simplicité de ses émerveillements. Plutôt que d’arpenter les avenues solennelles des capitales et de se sentir lilliputienne au pied de gigantesques édifices, elle préférait s’ébaudir dans la nature de la grâce d’un oiseau, de la fragilité d’une fleur, de la majesté d’un arbre… "
Critiques :
" Cher Hervé,
Oui j’ai lu avec beaucoup d’émotion Annie et les oiseaux (très beau titre), j’ai pleuré, j’ai grogné, j’ai aimé. Ton livre est celui d’un homme debout, celui d’un écrivain dont le cœur tremble, celui dont la main a l’assurance des grands textes. Je suis encore plus fier d’être votre ami, ton ami, celui à qui tu avais confié notamment L’amour dans les sixties.
Tu fais confiance au lecteur en le mettant à bonne distance de ton récit. La construction et la forme choisies y contribuent. Entre narrations presque cliniques et évocations intimes, nous traversons le temps, passé et présent, au plus près de votre histoire, sans jamais se sentir indiscret. C’est avant tout une histoire d’amour dont la force profonde exprime la puissance et l’indicible de son origine. De ce mystère qui unit deux êtres comme vous, tu as écrit une histoire qui se partage et s'accompagne tout au long de sa lecture. Tu as su donner la parole à chacun, et singulièrement à Caroline. Tes descriptions sont maîtrisées comme tu sais si bien le faire et la présence des oiseaux illumine celle d’Annie.
Encore merci Hervé.
Je te joins le texte que Cypris a écrit au terme de sa lecture avec la pudeur que je lui connais. Je partage tout son propos. "
Yves Bescond
" « Quand elle est morte, que dire d’une femme que vous avez aimée, et qui vous a aimé, pendant soixante-trois ans ? »
Hervé Jaouen prend la plume dès le lendemain du départ de sa femme Annie. Un récit d’une grande émotion retenue, sans pathos : c’est d’un enchaînement de faits dont le lecteur se fait le témoin désemparé, témoin des ratés de cette chaine apparemment rationnelle de rendez-vous et d’examens.
Il fallait l’écrire. En rendre compte. Rendre compte d’une insuffisance, d’une absence de temps pour interroger les symptômes et la curieuse inefficacité du traitement mis en place, une absence de temps pour une concertation réfléchie sur le résultat des examens. Hervé Jaouen écrit : « Elle n’a pas sombré dans son dernier sommeil, elle a péri dans un naufrage médical. »
« Naufrage médical », malheureusement l’expression est juste et imprègne l’histoire de la détresse des regrets, comme lorsque erreur-confusion-gâchis écrase un peu plus la réalité d’une situation alarmante qui imposait au contraire attention-recherches-communication.
Alors Hervé Jaouen laisse ouverte la porte de la mémoire pour continuer de vivre avec Annie :
« Il n’y a guère, un samedi soir, au coin du feu, Annie badinait : — Entre nous, ça n’a pas été le coup de foudre, mais quelque chose de mille fois plus fort, sans qu’on ait eu besoin de chercher à savoir quoi. »
Et Hervé Jaouen de confier : « Elle venait d’avoir seize ans et je ne les avais pas encore lorsque nous nous sommes rencontrés pour la première fois. »
Car c’est une histoire d’amour peu ordinaire dont il va rendre compte. Une longue vie ensemble où l’égard pour la personne de l’autre, la considération pour sa vie personnelle et son rythme nécessaire, ne se démentent pas. Avec la mise en place d’un magnifique « Je suis tu es nous sommes » Hervé Jaouen évoque au gré de la survenue des images, souvenirs de voyages, rencontres, fêtes, rituels intimes. Et l’Irlande, et la terre de Bretagne. Avec la grande précision de l’observateur hors pair qu’il est, mais toujours avec ce vrai respect de l’autre qui place le lecteur en position d’ami témoin, jamais de voyeur. Il nous permet de suivre leur vie, une vie de couple, un couple « d’inséparables solitaires vivant une sorte d’autarcie amoureuse » comme lui dira leur fille Caroline après l’inhumation.
Un récit singulier, remarquable, nécessaire. "
Cypris Kophidès
" Ecrivain breton des plus féconds, Hervé Jaouen délaisse cette fois ses cycles romanesques au profit des nouvelles. A l'Anguille agile (titre de la première, du nom d'une guinguette, antre d'une maîtresse femme) en propose cinq sur fond de Bretagne d'hier et d'aujourd'hui. Une mère cupide, une vieille paysanne, une petite-bourgeoise coincée, un employé de banque obsessionnel et une petite fugueuse, autant de portraits sensibles servis par un style enlevé mâtiné de malice, une plume qui se fait tour à tour tendre et cruelle. "
Erwann Hirel, Le Trégor, 17/07/2025
" Ce que vous [m’]écrivez de votre livre est très émouvant. Je comprends tout à fait votre position face à l'invention romanesque, qui n'est pas de même nature. Qui n'atteint pas aux mêmes profondeurs. Votre titre est très beau : les oiseaux font concevoir la vie qui demeure, et donnent au prénom un mouvement, quelque chose d'aérien comme le ciel où les oiseaux s'élancent, alors qu'ils sont maladroitement terrestres. Votre épouse semble être saisie dans l'action, dans la vie – avec ces animaux les plus fragiles, qui habitent nos jardins. "
Philippe Delaveau
Hervé Jaouen | contact | mentions légales | concepteur site : Quimper Internet