L'adieu aux Îles

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1986 - Mazarine
1999 - Gallimard - Folio 3151

Prix des Bretons de Paris 1986

Résumé

- Edition 1986
Tante Marjorie se meurt, tante Marjorie est morte.
Son mari l'a tuée. Inutile de chercher l'arme du crime : il n'y en a pas. La vulgarité, l'abjection sont des poisons autrement efficaces. Et puis, ils ne laissent pas de traces.
Will n'a pas pardonné cette vie de femme saccagée.
C'est pourquoi, sans doute, il écrit ce récit, égrenant ses souvenirs comme on tourne les pages d'un album de famille. Elle, à douze ans, à St-Pierre, en bonnet de fourrure poudré de neige. Elle, sur le bateau qui la conduit au Havre. Elle, à vingt-ans, déjà trop belle, rêvant à ses amours futures.
Pour Marjorie, l'amour fut un lent avilissement.
L'Oncle s'y est employé avec succès. Mais il ne perd rien pour attendre. Will ne le quitte pas des yeux, fasciné par cet être dont il détaille les turpitudes, attentif aux premiers signes de sa lente déchéance.

- Edition 1999
Tante Marjorie est morte. L'Oncle l'a assassinée à petit feu. L'arme du crime ? Les turpitudes et l'abjection, l'infamie et la bassesse, qui ne laissent aucune trace, sinon dans le cœur de la victime et dans la mémoire des témoins.
Se sentant coupable d'avoir été un temps lui aussi séduit par l'Oncle, Will se souvient. Il écoute tante Marjorie raconter ses îles, Saint-Pierre-et-Miquelon, le paradis de son enfance. Il y mêle le récit de la descente aux enfers d'une femme amoureuse et observe, fasciné, la lente déchéance du monstre veuf de son jouet.

Extrait

Marjorie, elle me racontait sa maison, la plus belle de l'île, tout en séquoia, couverte de bardeaux, aux murs en clabords, oh Will en écailles, clabord c'est un mot de chez nous, peinte en vert foncé, sauf les portes et les fenêtres qui étaient blanches. Grand-père et grand-mère l'avaient achetée avant même de publier les bans. Oh Will, les gens ne se mariaient qu'une fois leur maison achetée. Au bout de la couline en face - coulines, oh Will, les rues étroites qui descendaient vers la mer - on apercevait les toits des entrepôts, puis la grave, puis le plain. Le plain, oh Will, c'était le bord de l'eau. Le père de Marjorie avait acheté une maison sur trois niveaux et peu de temps après la naissance de Virginie il en avait fait couper, oh Will, oui, une tranche, et le dernier étage était devenu un deuxième rez-de-chaussée à usage de garage, de remise et d'atelier. Dans la maison principale la disposition des pièces était parfaitement symétrique. Un couloir central coupait la surface en deux parties égales et à chaque extrémité de ce couloir les deux portes à tambour se faisaient face. D'un côté la cuisine et la salle à manger, de l'autre le salon et le bureau de papa. A l'étage, après que le toit eut été abaissé, quatre chambres et la salle de bain. Et au-dessus, un grenier auquel on accédait par une échelle de meunier et où on ne pouvait pas se mettre debout, enfin, tout juste, au milieu et encore en courbant l'échine. Marjorie rampait jusqu'aux mansardes longues et étroites et là elle lisait ou regardait la mer. Oh Will, je me souviens, j'adorais m'enfermer sous ce toit quand soufflait la tempête et j'ai encore dans la tête une image tellement fugitive, fugace comme un rêve, je lisais et soudain, prévenue par je ne sais qui ou je ne sais quoi, j'ai levé les yeux et j'ai vu traverser la fenêtre, enfin la passe, tu me comprends Will, les mâts d'une goélette, le bout des mâts, seulement le bout, les vagues étaient tellement hautes, j'ai vu passer le bateau à une vitesse folle et quelques secondes plus tard il se fracassait sur les rochers du cap à l'Aigle. C'est drôle, hein, Will, que j'aie levé les yeux de mon livre juste à ce moment-là.

Critiques

- Le Quimpérois Hervé Jaouen sera ce soir l'invité de Bernard Pivot à Apostrophes. Connu jusque là comme auteur de polars, il présentera "L'Adieu aux îles", son dernier roman paru chez Mazarine.
... Si "L'Adieu aux îles" n'est pas un roman policier, il n'en possède pas moins la noirceur. C'est l'histoire d'un crime lancinant. Marjorie, femme douce et rêveuse, est peu à peu détruite par sa brute de mari. Elle l'a suivi dans le Finistère, très loin du bonheur de son enfance dans les îles Saint-Pierre-et-Miquelon. Un troisième personnage dans ce couple infernal s'efforce d'être banal, le narrateur qui n'est autre que le neveu de Marjorie, confident attendri de sa tante, et voyeur impitoyable des abjections de l'oncle.
Marjorie se laissera mourir mais, explique Hervé Jaouen : "Il s'agit d'un crime passionnel à l'envers puisqu'elle se laisse mourir pour pouvoir le tuer, lui."
Tout le récit savamment construit possède une écriture sèche et efficace où l'on reconnaît la marque des maîtres du roman noir.
Bernard Pivot a aimé. Peut-être en compagnie de l'auteur, fera-t-il aimer au public ce roman qu'il considère comme digne de concourir dans les prix littéraires de fin d'année.
Ouest-France - 01/08/1986

- Après s'être fait un nom dans la littérature policière, Hervé Jaouen change de genre et se lance dans le roman psychologique. Il y réussit fort bien et son "Adieu aux îles" est solidement bâti, écrit avec talent.
Cela commence bien par un meurtre - on ne perd pas ses bonnes habitudes d'un seul coup - mais un meurtre purement moral. Le mari de Tante Marjorie ne l'a pas assassinée matériellement, mais a provoqué sa mort, à force de l'avilir et de l'asservir.
Née dans les îles de neige de Saint-Pierre-et-Miquelon et émigrée vers ses vingt ans en métropole, Marjorie racontait sa vie à son neveu - plus exactement au mari de sa nièce - Will, le narrateur. Sa vie heureuse dans ses chères îles et ses misères sur le continent. La guerre et l'occupation étaient venues et, à la libération, elle s'était laissée séduire par un bel et avantageux chef de la Résistance. Ils s'étaient mariés et c'est alors seulement qu'elle avait découvert quel être abject et vulgaire il était.
[...]
Ce récit poignant est fort bien raconté, dans un style qui fait penser à des rafales de mitraillette, sans ponctuation et en passant sans prévenir, au cours de la même phrase, des propos d'un personnage à ceux d'un autre. Curieux, mais souvent assez heureux, assez accrocheur.
Yann BREKILIEN - Armor Magazine - Juillet 1986

- Déliquescence familiale
Dans ce récit à rebours, le narrateur nous raconte l'interminable agonie de sa Tante Marjorie soumise à l'indigence et à l'égoïsme de son mari : l'Oncle. Avant de vivre pauvrement en France, la famille de Marjorie avait une situation à St-Pierre-et-Miquelon. Le licenciement puis l'exil vers l'Europe tourne court, son mariage tourne vite au cauchemar : elle fait de maigres travaux de couture et lui par indolence n'arrive pas à garder une place dans les travaux de menuiserie... Il boit, il la trompe et il trinque devant le regard écœuré de ses enfants. Marjorie se forme une carapace de survie à l'aide de ses souvenirs de St-Pierre, de sa vie dans les îles, de cette enfance au cœur de la mer et des embruns.
L'intérêt du roman repose sur différentes tensions dramatiques : l'Oncle qui avilit Tante Marjorie. En réaction elle se réfugie dans le passé, le regard et les actions des enfants face à l'Oncle que Marjorie aime, dit aimer, pardonne, dit pardonner, puis on ne sait plus quels sont les sentiments de Marjorie vis-à-vis de son mari et tyran. Toutes les issues ouvertes se referment de manière implacable jusqu'à la dernière définitive.
Il est difficile d'adhérer au style très rugueux et dont l'oralité déroute parfois. C'est un livre déroutant dans lequel j'ai eu du mal à entrer et qui me laisse perplexe.
xadig - 19/06/2002

- Dans la carrière d'Hervé Jaouen, le vrai tournant sera signé dans quelques semaines quand Mazarine sortira L'adieu aux îles. Un roman-roman teinté d'autobiographie et sur lequel il mise beaucoup.
G. GUITTON - Ouest-France - 28/02/1986

- Avec "L'Adieu aux îles" (1986), Jaouen modifie son image-polar, démontrant qu'il est, tout court, un brillant écrivain.
Michel LEBRUN - Sacrés Privés - 1991

- Un "grand" du roman noir. Un Breton bretonnant qui force jusqu'à l'Irlande pour sa provision de sauvagerie.
Il est sorti de ses habituelles collections du Fleuve Noir et Sueurs Froides pour entrer en littérature. Mais il garde un pied dans le noir d'encre comme d'autres dans la tombe.
Une jeune femme fragile, douce, éthérée, charmante venue d'une île vert et argent du côté de Saint-Pierre-et-Miquelon est avilie, bafouée par un mari ignoble qu'on a soi-même envie d'étrangler à chaque ligne. On aimerait lui enfoncer ses ignobles phrases dans la gorge. Un chapitre style mari, un chapitre style douceur et Laura Ashley. C'est le neveu qui raconte et il nous permet d'assister à la lente et douloureuse agonie de la jeune femme, mais heureusement à la déchéance du montre. C'est affreux à lire. On bout. C'est très très bien fait.
Le Chirurgien Dentiste de France - Février 1987

- Hervé Jaouen est un (grand) spécialiste du roman noir. Je vous avais d'ailleurs dit tout le bien qu'il fallait penser d'"Histoire d'ombres", son dernier polar.
Mais voilà qu'aujourd'hui l'écrivain breton franchit le Rubicon et vient nous parler de sa tante Marjorie. La raison de ce premier détour littéraire intitulé "L'Adieu aux îles". Un besoin très fort de réhabilitation et peut-être aussi de vengeance.
Car ce roman est et demeure un roman noir. Celui d'un meurtre avec préméditation, mais d'un meurtre sans en avoir l'air, instillé à petites doses. Un meurtre psychologique, et donc d'autant plus cruel.
La tante Marjorie, celle des îles - de Saint-Pierre, de Miquelon, ou encore des îles bretonnes ou britanniques -, a été une femme merveilleuse. Peut-être a-t-elle commis une seule erreur, celle de se marier à l'oncle (pourquoi lui faire le plaisir de lui donner un nom, appelons-le simplement : l'oncle).
Coureur de jupons et obsédé, mais aussi porté sur la bouteille, il va subrepticement, puis de plus en plus vite, entraîner son épouse dans un jeu cruel et tragique.
La mort de Marjorie est injuste, donc révoltante. Si bien que William, le neveu narrateur, n'a aucun mal à obtenir l'adhésion du lecteur qui condamne sans accorder aucune circonstance atténuante à cet oncle sans cœur. Et qui prend la déchéance de ce tortionnaire moral comme une délivrance.
Quand je vous disais que ce roman n'est pas rose.
H.-Ch. D. - Journal de la Coop - Genève - 11/09/1986

- Descente aux enfers
Il a un avis sur tout et ne supporte pas celui des autres. C'est un paon qui fait constamment la roue. À l'écouter, elles sont toutes folles de lui. Elles : les greluches, les poules, les bonnes femmes. Ainsi parle-t-il.
Homme à fric, il jongle avec les millions qu'il ne gagne pas au Loto. Il est hargneux, envieux, mesquin. Il est petit, moche, nul. Il salit tout ce qu'il voit et ce qu'il touche. En un mot, c'est une ordure. Ça existe ; nous en rencontrons tous les jours.
Avec une insistance voulue dans l'horreur, Hervé Jaouen ne nous épargne aucune des turpitudes de l'oncle. Cela ira jusqu'à la mort : l'infamie et la bassesse peuvent avoir l'efficacité du poison ou de l'arme à feu. Une femme meurt et rien n'aura été tenté pour la sauver.
On assiste en voyeur à cette lente descente aux enfers, au saccage d'une vie. Tout se passe comme si l'écrivain, morbidement subjugué par la laideur physique et spirituelle de l'oncle voulait faire de nous le complice objectif de son personnage. C'est du beau travail d'écriture. Mais il faut avoir le cœur bien accroché : les mots sont crus, le langage à l'image du "héros", ordurier. Et tant de noirceur laisse forcément un sale goût dans la bouche.
D. G.

- Lui, l'habitué du noir, très noir, qui vous laisse à marée basse sur le quai du désespoir sous de luisantes bruines bretonnes ou de hurlantes tempêtes imbibées d'Irlande, voilà qu'après un des plus cruels romans érotiques de cet hiver ("Histoire d'ombres", éd. Denoël), il nous donne un chant de tendresse, une comptine foisonnante de remords mi-avoués mais non pardonnés. Pourquoi Marjorie, tante plus aimée qu'une mère, lointaine petite-fille des îles du froid, mais si chaudes au cœur, souvenirs perdus à jamais d'un paradis appelé Saint-Pierre-et-Miquelon et Langlade, pourquoi Marjorie se réfugie-t-elle peu à peu, de plus en plus dans ses souvenirs ?
À cause de l'Oncle, son mari, mal embouché, vulgaire, poivrot, bourreau et tyran ? Ou parce que, insidieusement, le désespoir l'envahit devant la tiédeur des cœurs, la gentillesse attentive mais peureuse ? Marjorie, morte de trop de rires perlés d'angoisse. Il faudra un bouc-émissaire. L'Oncle, bien sûr. Mais au fond, tout au fond des cœurs, cette certitude que Marjorie, tous nous l'avons tuée. Et notre cœur avec.
Oh ! will (ainsi Marjorie commençait-elle toutes ses phrases), comment en dire plus ? Oh ! will, ne plus rien dire, lire "L'Adieu aux îles".
Monique LEFEBVRE - Télérama - 28/05/1986

- Le meurtre parfait
Elle avait à peine vingt ans lorsqu'en France, la Libération réveilla l'humain, mais les années ont passé et Marjorie se retrouve "seule". "Seule", avec sa cinquantaine, avec son mariage raté avec un mari, taré, et sa fille lointaine. Elle a le mal de vivre, le mal d'aimer, parce que mal aimée. Épousée comme ça, sur un coup de tête, par une sorte de bipède haineux devant l'Éternel, obsédé par les régions pelviennes, lubrique en diable, sorte de pornographe qui croit toucher aux hauts lieux de l'intellect en éructant de la pseudo-métaphysique entre les cuisses des dames.
Elle, Marjorie, subit. Mais le mari de sa nièce n'accepte pas. Il a rarement vu une telle hargne à aspirer, jusqu'à la nausée, les boulevards sans issue, les impasses du désir et les vertiges de la chair.
Elle l'a épousé, elle vit avec lui, ne l'aime plus, le déteste, puis le hait. En vain. Il restera le même, répugnant à en mourir. C'est ce qu'elle fera d'ailleurs. Meurtre parfait, sans arme. Un coupable qui ne sera jamais poursuivi par la police, car la vulgarité, l'abjection sont des poisons encore plus efficaces et qui ne laissent pas de trace.
Elle est morte. L'Autre, l'Oncle, "pour qui l'article défini valait la particule", lui, est toujours en vie. Et non neveu, Will, part à la recherche de la vie de cette tante merveilleuse, portrait de ce que sera sa femme dans quelques années.
Hervé Jaouen est un habitué des "polars". Et "L'Adieu aux îles" en garde la truculence ravivée. Le sexe, il le raconte avec force métaphores. Comédie obscène d'une vie d'homme déséquilibré. Une vie où l'introversion est devenue une forme subtile de la dissidence pour elle, Marjorie.
Un mariage "sévices compris" dans un roman pervers, acidulé et écrit dans une langue rapide, brève, coquine parfois, haineuse toujours, vulgaire à son heure.
Un roulé-boulé de phrases en cascades, des pages et des pages sans paragraphes ni tiret ni ponctuation. Comme cette trivialité forcenée qui fait que le voyeur est devenu visionnaire sans pour autant dépasser l'horizon des ceintures. "L'Adieu aux îles", c'est l'errance, une errance au travers des souvenirs et des mots, à la recherche d'une vérité aussi avilissante que vitale.
Hervé Jaouen sera l'invité de Bernard Pivot dans l'émission "Apostrophes" le vendredi 1er août sur Antenne 2.
Dominique BESSON - Le Courrier - 27/07/1986

- C'est un texte émouvant, une sorte de scénario de la nostalgie écrit par notre Breton de Quimper qui, décidément, a plus d'un talent à sa plume ! On savait ses dons d'auteur de polars tous enlevés, comme "La Mariée rouge", "Quai de la Fosse", ou quelques autres. On connaissait aussi sa manière plus intimiste avec "Journal d'Irlande", un petit chef-d'œuvre d'observation. Et puis, voilà un roman, un roman tout court, ni enfermé dans un genre ni coincé dans une collection. Et notre Celte fait mouche. Il gagne une fois de plus.
Avec "L'Adieu aux îles", paru aux Éditions Mazarine, Hervé Jaouen nous raconte une belle histoire triste. Will, le narrateur, part à la recherche de sa tante Marjorie, par le biais des mots. Qui était-elle cette tante de rêve bafouée par les vulgarités de la vie ? Tante Marjorie est morte. Elle n'est plus. Un crime ? Comme dans tout bon polar qui se respecte ? Mais, justement, ce n'est pas un polar, et s'il y a eu mort, c'est d'une mort lente qu'il s'agit, l'enthousiasme peu à peu rongé par la tristesse et la mélancolie. Et puis, il y a l'oncle, peut-être la seule arme du "crime", la cause de ce long dépérissement. Être idiot, suffisant, hâbleur, qui, sur la fin, mangera son pain noir et plongera dans la déchéance, comme si la justice imminente avait justement joué son rôle. Et Will, le narrateur, regarde, traque, observe, note, assistant au lent travail de la vengeance du temps.
On aime cette tante Marjorie malmenée par le destin. On aime les allusions à son enfance, là-bas, dans les îles. On aurait aimé pour elle une vie sur mesure, de rêve et d'amour, mais non, elle est mal tombée ! Combien de femmes se retrouveront dans ce personnage sacrifié, aux prises avec un homme odieux, bête et méchant ?
C'est un beau roman qu'a écrit là Hervé Jaouen. Un récit tout en émotions, tantôt tendre, tantôt rageur. Jaouen a du tempérament, il entre dans les recoins de l'âme avec une méticulosité impressionnante. Nerveux, rapide, haletant, les mots s'enchaînent en cascade. Conteur efficace, miniaturiste qui fait de la mémoire une fête, Hervé Jaouen signe ici l'une de ses œuvres majeures. Et l'on se dit qu'il n'en restera pas là !
Jean-Pierre FILY - La Bretagne à Paris - 15/08/1986

- Un roman cruel d'Hervé Jaouen
À 40 ans, Hervé Jaouen est salué par la critique comme l'un des maîtres du roman noir français. Il en a neuf à son actif, dont ce "Quai de la Fosse" qui reçut le Prix du Suspense en 1982. Originalité des thèmes, authenticité des personnages pris dans la réalité quotidienne, subtil arrangement des péripéties, sans de la progression dramatique, écriture résolument moderne : tels sont les atouts de cet auteur heureux qui se partage entre les pays frères que sont sa Bretagne natale et son Irlande d'élection. Son dernier, "L'Adieu aux îles", parus aux éditions Mazarine, est l'histoire d'un crime et d'une vengeance. Après une enfance choyée au sein d'une famille unie, Marjorie Beck, jolie comme un cœur et fraîche comme un déjeuner au soleil, va tomber, pour son malheur, au pouvoir d'un être abject, paré, pour un temps, du prestige du combattant volontaire. On ne résiste pas aux héros. Marjorie en fera la cruelle expérience.
"Chacun tue ce qu'il aime" écrivait Oscar Wilde. Affirmation contestable : c'est la vie la grande coupable. Mais que dire lorsqu'il n'existe pas d'amour entre deux êtres réunis par le hasard, lorsque leur union fut le fruit d'un emballement passager ou d'une simple concupiscence charnelle, lorsque le conquérant s'avère à l'usage paresseux, incapable, ivrogne, brutal, pourri de vices, un monstre d'abjection qui impose à sa femme les pires promiscuités et les mœurs les plus dégradantes, lorsqu'il la bafoue ouvertement et la réduit à la condition d'une esclave domestique, taillable et corvéable à merci ?
C'est le cas de cette tante Marjorie, dont Willy, son neveu par alliance, nous conte le calvaire conjugal et qu'il entreprendra de venger lorsqu'elle aura été poussée au désespoir et à l'autodestruction par les turpitudes de l'oncle. Il n'aura pas à intervenir. La punition viendra toute seule par la ruine, la maladie, la solitude et la mort du scélérat, sans oublier le mépris des autres, qui est la pire des armes. À croire qu'il y a une justice immanente.
Roman noir, roman cruel, roman véridique qui va loin dans les arcanes de la bassesse humaine et tel qu'Émile Zola ou Octave Mirbeau auraient pu le concevoir, Hervé Jaouen a paré le thème d'une écriture rapide, elliptique, parfois déponctuée, qui a le tranchant de la parole, le halètement de la vie, et ne recule, à l'occasion, devant aucune audace.
Pierre AVEZ - Le Télégramme - 27/05/1986

- Le roman d'Hervé Jaouen est réédité en poche
"L'Adieu aux îles" : poignant
En 1986, "L'Adieu aux îles" avait les honneurs d'Apostrophes. En 1987, Hervé Jaouen, son auteur, recevait pour cet ouvrage, édité chez Mazarine, le prix des Bretons de Paris. Épuisé dans cette édition, il vient d'être réédité chez Gallimard, dans la collection de poche Folio.
Ce n'est pas un polar, ni une chronique sentimentale, ni un portrait de femme, et c'est tout cela à la fois. Un voyage à Saint-Pierre-et-Miquelon à travers le souvenir qu'en a gardé Marjorie, la jolie tante par alliance de Will. Elle lui raconte la vie là-bas, la seule époque où elle a vécu heureuse, enfin au moins dans son souvenir. Car depuis, elle s'est marié en France, à la fin de la guerre, avec un bel homme, hâbleur, sûr de lui, qui s'est révélé très vite un bourreau, un fainéant et un coureur. Mais Marjorie, aveuglée par l'amour, excuse tout et souffre en silence.
La famille ferme les yeux, mais Will qui a épousé la nièce de Marjorie, Louisa, comprend peu à peu dans quel gouffre elle s'enfonce. Lui aussi est impuissant mais un jour il sait que l'oncle parlera même si pour Marjorie il sera trop tard. "L'Adieu aux îles" nous prend à la gorge, se lit d'une traite, et l'on songe à d'autres femmes qui, peut-être près de chez nous, vivent, cachées, cette humiliation au quotidien.
Le style d'Hervé Jaouen surprend au début : dialogues qui n'en sont pas quand Marjorie raconte sa vie sur les îles, paradis perdu, ou quand Will se souvient des premiers souvenirs qu'il a de sa rencontre avec l'oncle et cette jolie tante, puis reprise d'un style plus classique, carré et vigoureux quand il s'agit de faits plus récents. Un roman qui se dévore avec la rage d'être nous aussi impuissants devant la misère humaine.
M. S. - Ouest-France - 30/01/1999

- Marjorie en rose et noir
Dans "L'Adieu au îles", l'écrivain quimpérois Hervé Jaouen conte l'histoire d'un amour et d'une haine.
"Roman-roman", observe Hervé Jaouen, à propos de son dernier livre. Veut-il, par là, se démarquer du classique "polar" dont il a fait l'essentiel de sa précédente production ? D'autant que le titre lui-même, "L'Adieu au îles", porte à la rêverie plutôt qu'à l'action ! Possible. Mais n'imaginez surtout pas que Jaouen est passé pour autant du noir au rose ! On n'abandonne pas si aisément de vieux démons.
D'ailleurs, il y a un mort dès la première page. Une morte plus exactement. C'est tante Marjorie ! Pauvre tante Marjorie, dont on pouvait penser que la vie serait un roman rose. Et rien que rose. N'avait-elle pas grandi dans ces îles lointaines et un peu mystérieuses que sont Saint-Pierre et Miquelon ? Quelle belle enfance ! Son père et son oncle travaillaient "au câble". C'était au temps où les demoiselles jouaient du piano, portaient rubans et chapeaux ; de beaux jeunes gens les faisaient danser. On "s'habillait". Toilettes longues, gants, chaussures vernies... Spencers pour les messieurs. Taffetas et volants pour les dames.
Et les pique-niques, les merveilleux pique-niques en famille ! On embarquait à bord d'un doris et Marjorie tenait parfois la barre. On allait chercher des "graines" tout là-haut, c'est-à-dire des myrtilles et des airelles. Et aussi des "gouias" rouges et noires. Une espère de framboises sauvages, si vous préférez ! Il y avait même des cocodanis. On ramenait de pleins seaux de "graines" quand on rentrait et un cousin prenait les fillettes dans ses bras vigoureux pour embarque sur le "doris" à nouveau. Le Cap-Bleu, le Cap-aux-Voleurs, le Cap-Coupé, l'île aux Chiens, l'île aux Vainqueurs. Même le vent (parfois, on ne pouvait pas quitter la classe tellement ça soufflait...), la brume, le froid, la neige, c'était beau.
Mais peut-être ne guérit-on jamais d'une enfance trop heureuse ?
Un jour, il a fallu rentrer dans cette France que personne ne connaissait. Câble coupé. La "Compagnie" ne voulait plus réparer. Pas rentable, ce câble qui faisait vivre toute une famille. La France, ce fut la Bretagne. À cause de la mer !
Du rose on passe alors au noir...
D'amour et de haine
Car ce roman est à la fois le roman d'un amour et le roman d'une haine.
Amour pour Marjorie de tous ses proches. Haine de tous ces derniers pour son mari, pour celui qui ne mérite pas même un nom. Il est seulement "L'Oncle" ! C'est tout, et c'est beaucoup trop. Le portrait de l'Oncle révèle tout le talent de Jaouen. La personnalité de ce médiocre s'affirme au long du livre. Un Casanova de chef-lieu de canton ! Prétentieux, mesquin et méchant, vulgaire et fainéant !
Alors, la vie de tante Marjorie va basculer. Les quelques rayons de lumière qui la traverseront encore - certes, il y a Will et Louise et aussi Charlotte et Virginie - ne parviendront pas à la réchauffer. Cette vie va se transformer en un calvaire tel que l'on vient à souhaiter une mort qui éviterait la déchéance. La déchéance, ce ne sera pas pour Marjorie ; mais elle ne sera pas perdue pour tout le monde !
Roman de la haine plus que de l'amour, on l'a deviné. Plus noir que rose. Le style est adapté à l'objectif. Jaouen s'en sert comme d'un impitoyable faisceau de lumière, d'un scalpel fouillant les profondeurs d'une âme, plutôt moche ! Le noir, c'est une question d'atmosphère. Il y faut de l'épaisseur. Affaire de mots, assemblés parfois, suivant une syntaxe chahutée. Affaire de dialogues aussi. Jaouen excelle, et c'est difficile, à faire parler "vrai". Avec des images qui sont souvent de belles trouvailles de style.
Après les "polars" que l'on retrouvera, le récit de balades en Irlande, "L'Adieu aux îles" représente une évolution chez ce jeune écrivain quimpérois. Une évolution intéressante et prometteuse.
Jean BLÉAS - Le Télégramme - 13/05/1986

- Tante Marjorie vient de mourir. Pour William, le narrateur, c'est tout un pan de rêve et d'amour qui disparaît. Tante Marjorie, c'étaient les îles, Saint-Pierre, Langlade et Miquelon, les chevaux sauvages dans les Mornes à Blondin, le Cap Bleu, le Cap des Voleurs, le Cap Coupé, l'île aux Chiens, l'île aux vainqueurs... C'est à tout cela qu'il dit adieu, c'est tout cela qu'il évoque en ressassant dans un roman les souvenirs de la tante Marjorie.
Reste l'Oncle. "Pas oncle quelque chose, l'Oncle pour qui l'article défini valait la particule". Toton belle-gueule, roi du bagout stérile, Casanova de barrière, formait avec tante Marjorie ce qu'il est convenu d'appeler "un beau couple". "À regarder des gens danser, j'ai rarement ressenti avec une telle intensité le sentiment de l'union parfaite de deux corps complémentaires, naturellement attentifs aux vibrations et aux désirs de l'autre, deux corps dont la danse montre qu'ils jouissent à l'unisson". Et dans le lit, s'il faut en croire les souvenirs de l'Oncle, crûment détaillés dans un style qui trahit une longue pratique du Kama-soutra, l'entente parfaite du couple trouvait son accomplissement.
Du moins dans un premier temps. Car avec l'Oncle, nous basculons brutalement dans un abîme d'abjection et de turpitudes complaisamment détaillées par le neveu narrateur. L'Oncle perdu entre ses potes et ses putes, entretenant un cour d'ivrognes et un harem de prostituées de bas étage. L'Oncle égoïste et avare, qui tient les cordons d'une bourse perpétuellement à plat. "Salaud, crapule, ordure, le crescendo, sa vie en trois parties, sa trilogie qualitative, ses trois substantifs attributs". C'est lui qui a tué la tante Marjorie. Pas besoin de chercher l'arme du crime : la vulgarité, l'abjection sont des armes autrement efficaces, qui tuent à petit feu, sans laisser de traces. Il a fait à Marjorie une vie d'esclave amoureuse, de bête sexuelle ("Mets-toi donc à genoux et fais semblant de bâiller" pour tout prélude amoureux) ; il l'a usée de tâches répugnantes, de rêves sans cesse reportés, de promesses jamais tenues ; il l'a trompée, bafouée, épuisée. Les souvenirs des îles, en contrepoint, sont entrelardés du récit de cette lente déchéance, qui débouche sur les calmants, l'overdose de cachets, le délire, la folie, le suicide.
La haine du narrateur, qui suit avec une délectation sadique la lente déchéance de l'Oncle après la mort de Marjorie, est à la mesure de l'amour qu'il portait à sa tante. Haine et amour également ambigus, d'ailleurs. William reconnaît avoir aimé sa tance parce qu'elle ressemblait à sa femme - mais n'est-ce pas plutôt l'inverse ? Les confidences de plus en plus intimes qu'ils échangent à la fin du récit sont tout aussi troublantes, et la haine dont il poursuit l'Oncle ressemble tout autant à du dépit amoureux. Tante Marjorie ou le rêve des îles. N'est-ce pas plutôt le rêve d'un amour perdu habilement camouflé en rêve d'évasion ? "L'Adieu aux îles" prend de plus en plus l'allure de prétexte, de palliatif à un amour impossible. Un moyen en tout cas de retrouver la jeune Marjorie, à la beauté éclatante, et "son corps indécis de presque jeune fille"...
Entre ces souvenirs flous et la haine éructée, l'écriture d'Hervé Jaouen devait inventer une autre forme d'expression. "Louisa n'aimera pas ces pages, note le narrateur après quelques chapitres. Elle est fleur bleue pour tout ce qui touche aux sentiments et quant à l'écriture, son agrégation de lettres modernes la paralyse". Excellente analyse. Le roman par contre enchantera les amateurs de sentiments violents et de phrases rudes, nominales, hachées, qui ne craignent pas le mot propre.
La Wallonie - 01/08/1986

- Hervé Jaouen décrit dans son roman "L'adieu aux îles" la découverte de l'univers terrifiant et secret d'un couple dont l'homme est un pervers et la femme une victime résignée.

- Une histoire terrible et terrifiante. Racontée par un témoin certes proche, la déchéance de la tante Marjorie n'en est que plus cinglante. Et cette histoire est-elle vraiment si loin de nous ? L'histoire me rappelle, certes peut-être d'un peu loin, celle de la Curse of the Golden Flower.
Sakuya - 08/05/2007

- L'odieux à la ville.
J'ai un souvenir très précis de ce livre qui devait être une de mes premières lectures d'Hervé Jaouen. En effet, cet ouvrage date de 1986. Mais il est temps de me replonger dans cette histoire sordide et de retrouver ce personnage de "L'Oncle".
Tante Marjorie est morte. Sa petite nièce vient de découvrir son corps sans vie dans sa salle de bains.
Will, son neveu qui l'adorait, écrit son histoire, mais également jure de ne pas l'oublier. Mais il assistera, comme le reste de la famille, à la dernière déchéance de "l'Oncle", pour qui plus personne ne lèvera le petit doigt.
Sa rencontre avec cette tante qu'il va aimer et admirer, mais également la haine que va provoquer en lui son mari. Il regrettera de ne pas l'avoir plus défendu de son vivant.
Ce mari, être incapable et alcoolique, coureur de jupons, fainéant, mais beau parleur.
Jaloux de son frère qui a, lui, réussi, il dépense sans compter pour la chasse, achetant un chien, qu'il tuera quelque temps après ; il tente d'être accepté dans la bourgeoisie locale, mais ses "potes" sont comme lui des piliers de bars.
Sa femme qu'il trompe allégrement n'est qu'une "bonne à tout faire", mais elle doit malgré tout supporter ce que son mari appelle "Le devoir conjugal".
Ils se sont connus à la fin de la guerre où "L'Oncle" jouait les résistants de la dernière heure, mais alors, jeune et beau, il en imposait. Charmeur, il ne tarde pas à avoir une relation avec Marjorie. Celle-ci étant enceinte, il l'épouse.
L'avilissement de Marjorie peut commencer.
Marjorie vient de Saint-Pierre et Miquelon. Après une enfance heureuse, ses parents, suite à la fermeture des liaisons câblées entre Saint-Pierre et l'Europe, sont sans travail et rentrent en France ; pour eux la vie devient difficile.
Will tentera de sauver financièrement la famille de la faillite, mais tout en étant le soutien affectif de sa tante, il ne s'interposera pas dans les querelles sans fin qui mèneront à la mort de sa tante.
Louisa, l'épouse de Will, est la fille née de père inconnu de Virginie, la sœur de Marjorie. Elle est la seule que l'Oncle craigne vraiment, pourquoi ? Marjorie est plus proche d'elle que de sa propre fille Flo qui mène une vie de bohème avec des hommes de tout âge, riches de préférence.
Pour le personnage de "L'Oncle", tous les adjectifs péjoratifs peuvent être utilisés, ils seront en dessous de la vérité.
Une narration à deux niveaux, la jeunesse de Tante Marjorie à Saint-Pierre et Miquelon, puis sa vie en France.
Will explique son long calvaire depuis son mariage avec "L'Oncle". Puis la déchéance de celui-ci, renvoyé de son travail, dont Marjorie sera encore une fois la victime.
Deux styles d'écriture également, une classique pour l'histoire en elle-même et une autre plus sommaire, proche du parler pour certains moments, ceux où "L'Oncle" intervient.
Un roman poignant et révoltant, car le personnage de "L'Oncle" est un des pires qu'il m'ait été donné de trouver dans un roman. Il règne dans ce livre une atmosphère de violence feutrée et sournoise qui met mal à l'aise.
Un des meilleurs romans d'Hervé Jaouen.
Extraits :
- L'Oncle.
Pas oncle quelque chose, L'Oncle pour qui l'article valait la particule.
- J'ouvre l'herbier de ma mémoire.
- Je préfère voir la gueule de mon chien sur mon mur que la tronche de ma connasse de fille.
- Ce n'est pas une fille entretenue. elle ne vend pas ses charmes, elle les échange.
- Dès le surlendemain, il plierait les genoux sous le poids de notre haine.
- Je veux qu'il est jaloux, il est amoureux de sa tante, pas étonnant c'est une sacrée belle fille.
- Un pote. Un mec dans son genre. Une caricature de maquereaux des affaires.
- Oh Will, il le fait exprès, il ne sait même pas lui-même pourquoi, oh Will ce bonhomme me tuera...
- C'était la Bretagne et seule cette province leur semblait capable de rivaliser avec la beauté sauvage de leurs îles.
- Louisa reçut son éducation de sa grand-mère et béni soit le destin.
- Tu n'es pas mon oncle, tu es le mari de ma tante !...
- Les cimetières irlandais sont si beaux, à l'abandon...
http://eireann561.canalblog.com/ - 06/09/2007




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