Petites trahisons et grands malendendus

17/02/2009
Editions Diabase

Résumé

Deux assureurs irlandais, pêcheurs à la ligne, amis dans la compétition et jusqu'à la jalousie, un jeune écrivain confronté au faux pardon d'un ancien professeur envieux, un auteur célèbre face à la vacuité des "dîners en ville", un préfet en retraite manipulateur, deux sœurs en famille et en religion qui règlent leurs comptes au moment des derniers sacrements... autant de portraits et de situations que Hervé Jaouen met en scène avec grand talent : des histoires noires, cruelles et drôles de la comédie humaine.

Extrait

Extrait de la nouvelle : "Des yeux de poisson mort" :

La messe d'enterrement touchait à sa fin. Les vapeurs d'encens que le prêtre répandait autour du cercueil de Liam rappelèrent à Michael les brumes qui divaguaient au ras des chardons et des reines-des-prés, les soirs d'été, pendant qu'ils assemblaient leurs cannes à mouche au bord de la rivière.
À l'époque, qui aurait pu prévoir qu'ils se fâcheraient à mort en pêchant la truite ? Personne. Bonté divine, absolument personne. C'était trop con.
L'esprit encombré de souvenirs, il emboîta le pas aux gens du cortège, derrière le corbillard, en se demandant à combien de temps remontaient leurs premières parties de pêche ensemble. Vingt-trois, vingt-cinq ans ? Plus ? Moins ?
Il renonça à chercher des repères chronologiques dans sa mémoire, du genre quel chien ou quelle bagnole j'avais en ce temps-là. Une bonne vingtaine d'années, en tout cas. Un sacré bail.
Alors bon, il y avait disons une petite trentaine d'années qu'ils s'étaient sûrement croisés à la fac de droit ou dans les rues de Dublin, et avaient bu des pintes de Guinness dans les mêmes pubs, mais ni l'un ni l'autre n'en avait gardé de souvenirs précis. Sauf l'impression, de la part de Michael, lorsqu'ils se rencontrèrent vraiment, que la silhouette massive de Liam, déjà empâté à vingt-cinq ans, lui était vaguement familière.
Le hasard voulut qu'après la fac de droit ils commencent à travailler dans la même compagnie d'assurances qui venait de décentraliser ses services administratifs à Galway, une ville aux deux visages, à la fois porte historique du Connemara profond et cité en pleine expansion, enseigne occidentale d'une Irlande pressée de rattraper son retard économique.
Ils lièrent connaissance dès la première réunion des rédacteurs nouvellement mutés dans l'Ouest et prirent l'habitude de se retrouver devant la machine à café au milieu de la matinée, ainsi qu'au self à l'heure de déjeuner. Ce fut Liam qui, un mois de février, avoua ressentir un début de "de transes de l'ouverture"
- Tu veux dire de l'ouverture de la pêche, je suppose ? demanda Michael.
- Tu supposes bien.
- Tu es pêcheur ?
- Je l'ai été.
- Moi aussi, quand j'étais gosse.
- Et ça ne recommence pas à te démanger, avec tous ces lacs et ces rivières autour ? demanda Liam.
Michael demeura un instant songeur, puis répondit :
- Qu'est-ce qui empêcherait qu'on s'y remette ?
- Rien ! dit Liam en lui assénant une claque dans le dos. On en parle ce soir ?
- Pourquoi pas ?

Les titres des six nouvelles :

- Des yeux de poisson mort
- Le faux pardon
- Les animaux de Pierrot
- Ne dîne pas en ville
- Un saint homme
- Les derniers sacrements

Critiques

- Ainsi va le monde...
Second recueil de nouvelles d'Hervé Jaouen après "Merci de fermer la porte". Qui dans sa vie n'a pas ressenti un sentiment de trahison, que l'on pense volontaire ou pas ? Ou alors quand un malentendu s'installe, ne pas savoir pour qui et pourquoi ce malaise, qui ne se dissipe pas, donne un sentiment de frustration.
"Des yeux de poisson mort". Michael suit le cercueil de Liam. Comment et pourquoi en sont-ils arrivés à se fâcher, à oublier une amitié de plus de vingt ans, renier leurs parties de pêches, les pintes de Guinness ? Michael se remémore leur arrivée à Galway, eux, de purs dublinois, la découverte de leur amour commun de la pêche, et vivre dans cet endroit béni par le dieu des pêcheurs ! Mais des dissensions apparaissent et ils se brouillent. Après l'enterrement, un jeune homme se présente à Michael, c'est Ronan, le fils de Liam qui lui explique la vie de ce dernier. Les regrets sont éternels, mais tardifs.
"Le faux pardon". Un écrivain et son ancien professeur, sorte de jeu du chat et de la souris, pendant une séance de dédicace, dans la ville natale de l'auteur ! Pardonner, mais quoi ? Pour l'auteur d'avoir réussi ? Un mot, un seul, réveille ses souvenirs. Lui et les fils des campagnes, dans cet établissement scolaire où ils n'étaient pas les bienvenus !
"Les animaux de Pierrot". Il est fils unique, Pierrot, alors on lui pardonne bien des choses, il a même droit à des animaux, un oiseau et un chien. Dire que l'oiseau et le chien soient heureux, c'est beaucoup dire, malgré qu'il s'en occupe, Pierrot. Mais l'hiver pour lui est triste et long. Les parents qui invitent les voisins pour une belote, et Marie-Claude malade qui ne peut venir. Pierrot, par un triste dimanche, regrette la leçon de choses que lui donne Marie-Claude quand ils sont seuls. Le fait qu'il s'ennuie aura des conséquences catastrophiques !
"Ne dîne pas en ville". J'ai beaucoup aimé cette nouvelle. Paul, écrivain à succès, se retire à la campagne ; chasseur, il se donne un quota de gibier abattu, homme simple, il boit un verre dans un bistrot de campagne. Il rencontre alors le plus gros assureur de la région qui veut lui faire connaître les notables, il l'invite à manger un samedi soir, refus poli de Paul. Il dit à son épouse : "nous irons à la vingtième invitation" ! Et la vingtième invitation arrive, l'invité donne ses conditions qui sont acceptées ! À quoi bon perdre son temps, avec des gens qui ne voient que snobisme à vous inviter ! Une histoire réjouissante, mais malgré tout dérangeante, pourquoi insister à ce point pour avoir à sa table un couple qui ne veut pas venir ! Le mépris est la seule réponse !
"Un saint homme". Un ancien préfet, client 5 étoiles d'une banque, grâce à un compte à 6 chiffres se lie d'amitié avec le nouveau directeur de sa succursale. Amitié étrange, qui se révèle vite envahissante, le jeu d'échec se joue sur l'échiquier et dans la vie. Plusieurs années plus tard, la réalité sera toute autre, le vernis craquera...
"Les derniers sacrements" est une nouvelle magnifique, à mon goût la plus belle écrite par Hervé Jaouen avec "La prairie" qui figure dans le recueil "Merci de fermer la porte". Sœur supérieure et sœur inférieure, sœurs dans la vie et dans la religion. L'une est dans son élément, l'autre regrette de n'avoir pas pu faire autrement. Xavière-Marie va mourir, sœur supérieure Anne-Thérèse la veille. La mourante se souvient, le départ de Bretagne à huit ans, le dépaysement, ses difficultés d'adaptation, puis son refus d'entrer dans les ordres. La vaine révolte, la lâcheté d'un de ses frères qui refuse de l'écouter et de l'aider ? Sa non-vie au service d'une cause qui n'est pas la sienne, et sa dernière révolte, ses mots bretons qui fusent de sa bouche pour sa sœur qui est la seule à comprendre. Une très triste histoire, en ces temps où dans les fermes on gardait les garçons, car il y avait besoin de bras, pour les filles le couvent leur tendait les bras ! Ou alors d'autres carrières moins glorieuses, car très souvent la seule possibilité était l'exil !
Mon personnage favori de ce recueil est sans conteste sœur Xavière-Marie, femme à qui ses parents et sa sœur et sa famille ont ôté tout espoir de vie, enfin d'une vie qu'elle aurait aimé. Elle ne demandait pourtant pas grand chose, un mari, des enfants, les bords de l'Odet, bref, la vie.
J'apprécie également le couple formé par Paul et Camille. Ils n'aiment pas trop la compagnie de certaines personnes, en général notables ou gens aisés, alors quand ils ont l'occasion de les ridiculiser, ils ne s'en privent pas.
Toujours une belle écriture, le côté machiavélique de certains personnages est suggéré, Loïc Korfa, par exemple. Ou alors sœur Anne-Thérèse, qui vis-à-vis de sa propre sœur oublie tous ses principes de bonté et de pardon. On ne fait malheureusement pas d'histoires qu'avec des braves gens.
Extraits :
- À l'époque, qui aurait pu prévoir qu'ils se fâcheraient à mort en pêchant la truite ? Personne, bonté divine, absolument personne ?
- En haut à droite, il y avait la photo de Liam, encadrée de noir...
- ...il est devenu quelqu'un, c'est bien la preuve qu'ils n'étaient pas tous des cloches.
- Pardonné ? Mais quoi donc ?
- Accent paysan à couper au couteau. Au couteau à couper les choux. Les choux à vache.
- Pierrot était trop petit pour mettre un nom sur le tissu de son manteau de tristesse.
- On ne pouvait même pas dire qu'ils vendaient leurs âmes au diable - ce contrat-là nécessite une certaine hauteur d'idées.
- Mais puisqu'il s'agit de distraire la galerie, nous jouerons jusqu'au bout notre rôle de singes savants.
- Mais des mots en breton, des phrases ironiques, des pics d'amertume, des litanies de regrets en guise de mortification tardive. Sœur Anne-Thérèse est la seule à comprendre ce que dit la moribonde.
- Keben !
L'injure suprême, l'injure qu'on n'adresse qu'aux femmes, le nom de la mégère qui en fit tellement voir à Ronan qui en devint un saint.
- Fous le camp, saleté ! lance-t-elle en breton. J'en ai vu assez de curés comme ça pendant toute ma vie !
Eireann - 5/03/2009

- Recueil de six nouvelles
("Des yeux de poisson mort") En Irlande, deux employés d'une compagnie d'assurances ont partagé le même goût pour la pêche à la truite. Mais des différences les séparaient : caractères, méthodes de travail, épouses. L'un était animé d'une forte ambition professionnelle. L'autre se montra plus doué, et plus passionné par la pêche que par sa carrière. Progressivement, la rupture devint inévitable. Le choix de chacun détruisit leur amitié.
("Le faux pardon") Cet écrivain confirmé est de passage dans sa ville natale pour y dédicacer son nouveau roman. Un homme gris se présente comme sont ancien prof de Lettres, au lycée. Il lui demande pardon pour le mépris dont l'auteur fut l'objet à l'époque. Les souvenirs de l'auteur sont assez mitigés. En effet, il appartenait à une filière scolaire spéciale, plutôt mal vue. Mais un prof peu conformiste l'encouragea. Plus tard, il apprécia peu la version embellie que l'Amicale du lycée gardait en mémoire.
("Les animaux de Pierrot") Fils unique, Pierrot est à l'âge du CM2. On lui a offert une tourterelle et un chien, dont il s'occupe. Un jour où il est désœuvré, Pierrot invente un jeu excitant, qui a de grandes chances de mal finir. Un incident à oublier au plus vite.
("Ne dîne pas en ville") Marié à Camille, l'écrivain Paul connaît un beau succès littéraire qu'il sait parfaitement gérer. Vis-à-vis de leur entourage local, le couple ne fréquente guère la bonne société, ni les supposés amis. Chasseur respectueux de la nature, Paul fait la connaissance de Gabriel. Homme d'affaire, celui-ci invite avec insistance l'écrivain et son épouse à ses soirées de fête. Paul finit par accepter. Mais sa femme et lui n'ont pas la même conception de l'amusement que leur hôte Gabriel et ses amis.
("Un saint homme") M. Korfa est un ancien haut fonctionnaire très aisé. Le jeune directeur de son agence bancaire sait déjà qu'il ne l'obligera jamais à faire fructifier son argent. Néanmoins, étant tous deux de bons joueurs d'échecs, une forme de sympathie naît entre le couple Korfa - qui se titille volontiers - et celui du banquier. Chacun s'adapte à l'autre. Quand le banquier est muté, montant en grade, leurs relations cessent. Longtemps après son épouse hypocondriaque risque d'être spoliée de son héritage. Korfa fut-il un affreux égoïste ou un saint homme ?
("Les derniers sacrements") Avant guerre, deux jeunes sœurs d'une famille pauvre entrent en religion. L'aînée était faite pour une vie simple. La cadette suivit de brillantes études. Titulaire de hautes fonctions dans l'enseignement catholique, la plus jeune protégea son aînée durant toute leur vie. Au seuil de la mort, dans le secret de sa mémoire, la plus âgée retrouve sa langue natale pour expriment d'ultimes rancœurs...
Certes, il ne s'agit pas d'histoires à caractère criminel ou policier. Au fond, elles ne sont pas dénuées d'une certaine noirceur teintée d'humour. Car il est dans la nature humaine de cultiver malentendus ou trahisons. Souvent à cause de choix de vie opposés, d'ambitions divergentes, ou de petites rivalités. On peut considérer qu'Hervé Jaouen pratique ici l'autofiction. Deux textes n'évoquent-ils pas un écrivain qui lui ressemble beaucoup ? Un autre ne se passe-t-il pas dans ces régions d'Irlande qu'il adore ? Sa finesse d'observation nous offre de savoureux portraits, d'une justesse sentant le vécu. La souriante ironie de l'auteur reste un régal. Sans oublier de méditer sur la mésaventure du petit Pierrot et le destin de sœur Xavière-Marie. Une autre facette du talent d'Hervé Jaouen.
Claude LE NOCHER - www.rayonpolar.com/ - 11/03/2009

- Six nouvelles et nos zones d'ombres qui créent les petites trahisons et les grands malentendus. Histoires qui respirent des réalités dans la minutie des sentiments et les détails des descriptions.
Hervé Jaouen apprécie la nature, son Irlande certes, aussi les pêcheurs, ainsi déjà dans "Histoires d'ombres" (), aussi les chasseurs, mais pas ceux qui lâchent les faisans pour en faire un carnage. Hervé Jaouen type ses personnages, l'écrivain, la bonne sœur, le professeur... un livre captivant !
La nouvelle "Un saint homme", 30 pages, utilise le jeu d'échecs. Le nouveau directeur de la banque tente ainsi d'amadouer le préfet en retraite et son compte-chèques bien rempli. Les lundis, ils jouent dans la splendide villa Ker an Aod et ainsi il progresse dans le jeu d'échecs semaine après semaine. Il fait aussi connaissance de Poupinette (!), la femme du préfet ... Quelques années plus tard, un club d'échecs local fut créé, un évènement ! et les deux partenaires jouèrent ensemble en équipe ... jusqu'à...
Patrice GEORGET - http://lignesdechecs.blogspot.com - 28/03/2009

- Révélé au grand public par ses excellents romans noirs ("Hôpital souterrain", Grand prix de littérature policière 1990) et sa passion pour l'Irlande (pays auquel il a consacré plusieurs journaux), le Breton Hervé Jaouen s'est également illustré avec bonheur dans l'écriture de nouvelles. Cette nouvelle anthologie rassemble six courts récits dont les personnages doivent faire face à des situations inconfortables qui révèlent l'extrême noirceur de l'âme humaine. Ainsi en est-il de la relation unissant deux Irlandais passionnés de pêche que la compétition transforme en adversaires. Ou celle de l'écrivain provincial honteusement courtisé par la bourgeoisie locale et qui accepte un dîner en ville qui part en vrille. Ou encore cette agonie révélatrice d'une bonne sœur qui règle ses comptes sur son lit de mort... Le talent d'Hervé Jaouen s'exprime à merveille dans ces petits textes au rythme soutenu où il se concentre sur un ou deux personnages...
Jean-Paul GUERY - Le Courrier de l'Ouest - 19/04/2009

- Hervé Jaouen publiait en 2009 "Petites trahisons et grands malentendus" aux éditions Diabase. Un excellent recueil de six nouvelles au ton particulièrement sombre. Mais c’est le génie de l’écrivain installé en pays quimpérois de savoir brosser d’admirables portraits radicalement noirs des êtres et des milieux, au sein desquels ils évoluent. Puis Hervé Jaouen fait vraiment partie du petit "club" des nouvellistes qui maîtrisent parfaitement l’art de ce genre difficile. Sinon, commencée la lecture, on est saisi, on est pris, hameçonné, on sait déjà que l’auteur ne nous lâchera pas. Qu’importe ! Qu’il nous amène dans ses paysages coquets en apparence mais qui charrient cauchemars et tristesses infinies. Aux lecteurs pressés qui se priveraient du plaisir âcre de lire le recueil dans son intégralité, on recommande absolument la dernière nouvelle "Les Derniers Sacrements" (également publiée en 2006 dans un recueil collectif édité par nos amis de Spered Gouez à l’occasion du 20e anniversaire du Salon des romanciers de Bretagne). Ce texte, dont on ne doute pas qu’il repose sur une réalité vécue, fait littéralement froid dans le dos – dans tout le corps d’ailleurs ! Mais quel métier, quelle aisance – en deux mots, quel vrai talent !
Alain-Gabriel MONOT – Revue Hopala n° 34




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