Le fils du facteur americain

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1988 - Payot - Romans Payot

Résumé

Il y a des histoires qu'on aimerait ne jamais avoir inventées. Dans celle que Martin raconte à sa fille, un certain monsieur Martin abandonne son travail pour construire autour de sa maison un mur infranchissable. Bizarre, ce M. Martin. Mais enfin, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. N'est-ce pas, Alice ?
Les choses se gâtent quand M. Martin décide de ne plus sortir de chez lui. Et le vrai Martin, à quoi rêve-t-il ? Que va-t-il se passer quand le mur sera terminé ? N'est-il pas logique que l'un des deux Martin disparaisse - oui, mais lequel ?
Né en 1946, Hervé Jaouen a publié des romans noirs. Très noirs. En écrivant ce livre, il croyait faire un remake de la série B. Il ne savait pas encore qu'il était en train d'écrire Alice au pays des merveilles.

Extrait

M. Martin quitta le lycée et s'en fut travailler à la banque. Vint le temps des lundis littéraires (lundi, jour de congé de M. Martin, et Adelphe n'avait qu'une heure de cours, le matin). Proust, Camus, Lampedusa, Stendhal, Céline, Cocteau, Faulkner, Caldwell, Bowles, bouées de sauvetage du trieur de chèques. Madeleine venait ouvrir, et jalouse de M. Martin criait : "Adelphe, c'est Martin ! Excusez-moi, j'ai des cahiers à corriger..." Adelphe servait deux scotches et attaquait, sans préambule, un cours magistral entrecoupé d'anecdotes. M. Martin répondait-il ? Posait-il des questions ? Non, il écoutait, bouche bée. Et Adelphe terminait toujours pas : "Travaillez, Martin, travaillez, vous deviendrez un grand poète !"
Un beau jour, Adelphe lui donna des adresses et une lettre de recommandation pour un directeur de collection. M. Martin acheta une machine à écrire d'occasion - la Torpedo noire et chromée qui perçait le papier. M. Martin a frappé, frappé, frappé à la porte de la gloire.
Il reçut un mot d'un grand poète. "Voyez, Martin, j'avais raison, vous avez du talent", dit Adelphe en jubilant.
Le poète écrivait : "Vos poèmes me plaisent par leur cahin-caha sans littérature, leurs accords parfois bizarres, souvent heureux et neufs, de couleurs et de sons. Est-ce savant ou ingénu, on ne sait pas toujours. Et c'est tant mieux ainsi. Que vous me fassiez penser à Tristan Corbière n'est pas douteux. Et prenez cela comme un compliment, je vous prie ! A vous, en attendant l'œuvre forte que promettent ces poèmes, tous mes encouragements amicaux."
M. Martin avait vingt ans, il ne mesura pas l'importance de la critique et de la proposition de publier un texte. Il attendait la couronne de lauriers tressée illico presto, l'entrée fracassante dans le Lagarde et Michard. A moins qu'il ne fût déjà en train de creuser les fondations du mur, conchiant le système bancaire et les employés de bureau, ses frères de misère.

Critiques

- M. Martin, fondé de pouvoirs dans une banque, décide de prendre une année sabbatique, parce que "à quarante ans, ma loutre, il est grand temps de vivre". Vivre comment ? On vous le donne en mille ; en construisant un mur autour de sa villa.
Le nouveau livre d'Hervé Jaouen s'édifie autour de ce fameux mur. Lentement. L'année sabbatique, fût-elle bissextile, y suffira-t-elle ? M. Martin ne paraît pas pressé de prendre la truelle. Il est vrai que le cadre bancaire se montre plus préoccupé de desceller la muraille de ses souvenirs qu'à cimenter les moellons de Quiberon.
A prime abord farfelu. Un amateur, au premier coup de massette, se serait écrasé les phalanges. Mais voilà Hervé Jaouen est un homme de l'art. Il a l'air de s'amuser, tout en vous abusant, pirouette dans le temps, dans l'espace, jongleur, funambule, nomadisant au coup de cœur, flirtant avec les eaux troubles de la conscience (n'allez tout de même pas imaginer que Jaouen a définitivement relégué le sexe au rang des accessoires !). Et l'on saute à cloche-pied (M. Martin n'a pas vraiment les deux pieds sur terre en même temps) d'une mission syndicale (tu parles, le rapatriement armoricain d'une gosse de treize ans !), à la carrière de trois frères agriculteurs et heureux, pour revenir au poème ferroviaire "E pericoloso sporgersi" et repartir dare-dare pour les Baléares. Point à la ligne. Justement Hervé Jaouen nous fait grâce des points. Un point ça forme barrage. Et Jaouen a ouvert grand les vannes de son imagination. Elle déferle, torrentielle, dévastatrice sans vous laisser l'endroit de trouver la bouée salvatrice au bas de la page.
Pour aimer cette littérature, nouvelle vague déchaînée, il faut savoir nager. Sinon, noyade assurée. Et ce serait vraiment trop bête de ne pas jouir de cette constante dérive psychanalytique. Les images défilent, éclatent, s'enchaînent. Derrière ce déluge, se devine la main ferme du capitaine. Fausse facilité, sans doute que cette prose valseuse. Hervé Jaouen demeure parfaitement maître d'un style affûté à la meule du polar. Ses trouvailles flamboient. Il tient d'une main ferme les rênes, et la folle du logis ne nous mène que là où l'auteur veut bien que nous allions.
Le nouveau Jaouen est arrivé. Attention, il donne le tournis.
Roger LAOUÉNAN - Le Télégramme - 30/11/1988

- Quand on prononce le nom d'Hervé Jaouen, tout le monde pense roman policier, roman noir. J'ai même lu quelque part qu'on parle aujourd'hui d'une école bretonne du polar dont les maîtres incontestés sont Hervé Jaouen et Jean-François Coatmeur. Eh bien, Hervé Jaouen semble avoir rompu avec ce genre littéraire. Son "Journal d'Irlande", son "Adieu aux îles" n'étaient plus du roman noir. Son dernier né, "Le Fils du facteur américain", ne l'est pas davantage. C'est un roman étrange qui ne peut se classer dans aucune catégorie pré-établie. Martin, cadre moyen dans un banque quelque part en Bretagne, a une femme ravissante, Alice, et une fillette qu'il adore, Petite Alice. Petite Alice lui demande de lui raconter une histoire et Martin imagine pour elle l'histoire d'un monsieur Martin, cadre moyen dans une banque qui a une femme ravissante, Alice et une fillette qu'il adore, Petite Alice. Il commence à raconter que ce M. Martin s'est mis en tête de demander à sa banque un congé sabbatique, pour construire autour de sa maison, de ses propres mains, un mur de pierre. Mais à peine a-t-il commencé son récit qu'il se laisse aller à des digressions en son for intérieur et il le poursuit pour lui-même, dans sa tête, en accumulant les phantasmes, les réminiscences de bribes de son passé, les rêves d'un futur plus ou moins délirant et les visions érotiques... jusqu'au moment où sa femme Alice le rappelle à l'ordre et où Petite Alice lui demande la suite de son histoire. Et cela recommence. Au bout d'un court moment de récit, il se reprend à divaguer et à vivre intérieurement les aventures de M. Martin qui ne sont pas pour les enfants comme Petite Alice. Cela se répète de nombreuses fois, tandis que dans l'histoire pour Petite Alice M. Martin continue inlassablement à élever son mur.
Cela paraît aussi embrouillé que les entrelacs des enluminures irlandaises ? Ce l'est encore beaucoup plus quand on réfléchit qu'Hervé Jaouen étant cadre moyen d'une banque en Bretagne, Martin c'est plus ou moins lui-même. Un Martin qui imagine l'histoire d'un Martin qui imagine celle d'un Martin... on ne sait plus trop qui est qui ni où l'on est. On est comme ensorcelé.
Et voici que M. Martin, celui de l'histoire racontée à la Petite Alice, a des problèmes avec sa famille et avec les autorités à cause de son mur. Sa femme le quitte, la mairie veut faire démolir le mur, aussi jette-t-il tout son mobilier dehors pour se faire une forteresse et tenir tête à la société.
Mais quand Petit Alice lui demande : "Dis, papa, tu ne construiras jamais un mur, toi, hein ?", il comprend que le Martin qui raconte et celui qui est raconté sont incompatibles, qu'ils ne peuvent coexister et que l'un des deux doit disparaître. Lequel ? Je vous laisse le soin de le découvrir en lisant le livre dont les péripéties embrouillées ne nous lassent pas parce qu'il est magnifiquement écrit.
Yann BREKILIEN

- Je parierai que c'est dans le roman américain, dans Faulkner, dans Melville, dans Lowry que Hervé Jaouen a recherché une esthétique rompant avec la tradition naturaliste. "Le Fils du facteur américain" provoque en tout cas chez le lecteur un sursaut, un malaise, un choc qui le contraignent à sentir et à penser autrement, à bannir les clichés et les émotions à fleur de peau. À secouer cette torpeur qui s'est insinuée comme une rouille dans les esprits du lecteur ordinaire.
Certains ne goûteront pas la noirceur de l'histoire que conte Martin, cadre bancaire, à sa fille Alice : le Martin de l'histoire construit un mur inexpugnable autour de sa maison pour se protéger de... sa mémoire.
L'histoire renferme au creux de sa spirale une implacable révélation. Monsieur Martin est-il vraiment le fils du facteur américain comme l'insinue la concubine du fils de Dieu ? Et le héros prétexte ainsi que le conteur ne constituent-ils pas en fait un seul et même personnage ?
Plus d'une fois, le lecteur se surprend à plisser le front pour déchiffrer les messages transmis par l'écrivain et ouvrir l'éventail des interprétations avec l'expression d'un enfant qu'on a éveillé en plein cauchemar.
Claude DARRAS - Le Provençal - 25/12/1988

- Livre de fantasmes et de craintes exorcisées, cet ouvrage d'un auteur reconnu de romans noirs est un véritable hymne à la fantaisie - fantaisie des mots et des histoires ; Jaouen s'en donne à plume joie, c'est évident, en créant ce personnage de Martin qui raconte à sa fille, petite Alice, l'histoire d'un M. Martin qui lui ressemble beaucoup. Un jour, M. Martin, malgré sa femme Alice, décide de quitter son travail et d'édifier un mur tout autour de sa grande maison. Ça, c'est l'histoire de M. Martin que Martin raconte à Petite Alice. Mais n'est-ce pas Martin lui-même ? L'affaire se complique. Levant les yeux de son journal financier, Martin poursuit sa narration, enfante, premières amours, évolution professionnelle, tout y passe, dans une avalanche de mots, on perd pied, on se relève, on croit que c'est fini, et puis petite Alice pose une question. Hop, c'est la trêve. Ouf ! L'auteur récupère, le lecteur aussi. Le lecteur s'amuse, Jaouen aussi. Tant pis s'il en fait trop, on lui pardonne car jusqu'à la dernière page on se demande par quelle pirouette il va s'en sortir. Rassure-toi, Petite Alice, l'histoire finit bien.
O.J. Q. - Le Républicain Lorrain - 13/01/1989

- La tête contre les murs
Hervé Jaouen, cet auteur de romans policiers qui reçut en 1982 le Prix du Suspense pour "Quai de la Fosse", a abandonné ses premières amours pour entrer en littérature générale. Dans "L'Adieu aux îles", il nous avait donné un texte exceptionnel que son éditeur ne sut pas, malgré le soutien de Pivot, exploiter. Il nous revient, cette fois, avec "Le Fils du facteur américain", un joli titre pour une très belle histoire. Martin cadre dans une banque, raconte à Alice, sa fille, l'aventure d'un monsieur Martin qui a lâché son travail à la banque pour ceindre son pavillon d'un mur énorme. Son épouse Alice ne s'en formalise pas... Enfin...
Martin nous fait voyager entre rêve et réalité avec la complicité d'Alice, a travers le miroir. Vous pigez ? En fait, Jaouen trouve là le moyen de se livrer à une vaste introspection. Tout y passe. Le boulot, le dodo, les vingt ans de crédit pour le pavillon et la voiture en leasing. "Je voulais te garder en réserve de la création. L'espoir s'est envolé, et toi aussi, petite Alice, tu bâtiras ton mur". Illusion, bien sûr. Pas un mur n'est capable d'arrêter le désespoir d'un homme tué par ses habitudes. Seuls le sourire et la naïveté d'une fillette pourront le sauver.
De son apprentissage dans l'univers des polars, Jaouen a conservé la nervosité du style. Aujourd'hui, il travaille plus son sujet. Il a écouté les recommandations du Grand Écrivain (J.E. Hallier) qui l'avait reçu dans son château d'Edern et lui avait dit : "Travaillez et surtout voyagez. Ne restez pas confiné dans votre province. Faites le tour du monde". Jaouen l'a compris. Il reste chez lui et dresse des murs pour emprisonner ses souvenirs. "Le Fils du facteur américain" est doux comme un bonbon fondant.
D. Y. - Ouest-France - 14/11/1988

- Un certain Martin, banquier, raconte à sa fille Petite Alice et à sa femme Alice l'histoire bizarre d'un nommé... Monsieur Martin qui a une femme, Alice, et une fille, Petite Alice.
A ce canevas de récits entrecroisés, Jaouen ajoute les songeries, réminiscences nostalgiques, amusées ou peinées, de Martin (celui qui raconte l'histoire de Monsieur Martin).
Hervé Jaouen lâche la bonde à son imagination, à ses propres souvenirs peut-être (par exemple quand il règle son compte aux idées-chromos sur la "douceur" de vivre à la campagne dans la Bretagne d'autrefois, tenue "en laisse" par les riches et le clergé), et nous donne un livre parfois déconcertant, mais plein de verve, débordant joliment d'allant, de mordant, de vivacité.
L'Alsace - 30/10/1988

- Hervé Jaouen, écrivain-maçon
Le mal de vivre
Le romancier quimpérois Hervé Jaouen vient de faire paraître un nouvel ouvrage, "Le Fils du facteur américain", un livre qui colle à notre temps.
Il sait tout faire cet homme-là : la pêche, la chasse, la peinture... Et quand la banque quimpéroise où il est attaché de direction et les bouquins, auxquels il consacre quatre jours par semaine, lui laissent un peu de loisir dans sa campagne gabéricoise, il fantasme sur... les murs. La pierre, ça le connaît. Il la décrit avec une certaine tendresse, comme une amie d'enfance. Son père était maçon avant de se reconvertir dans les Chemins de fer.
À l'évidence, aussi, Hervé Jaouen aurait pu être chercheur d'or. Le soin qu'il apporte à choisir ses mots, à trouver une métaphore originale, fait un peu penser au travail méticuleux de ces fêlés de la pépite qui filtrent l'eau des rivières avec une patience de bénédictin. Ceci étant, il ne manque pas de souffle non plus, le bougre. Deux pages entières, entrecoupées seulement de quelques virgules, pour raconter des aventures féminines de jeunesse, avec un vocabulaire digne des meilleures plumes de l'école réaliste, quelle santé ! Grand amateur lui-même de ce type de littérature, Hervé Jaouen voue une admiration certaine pour les écrivains américains style Steinbeck et Hemingway, on l'aurait juré. Il a lu toute l'œuvre de l'Irlandais John McGahern.
Un mur en "opus incertum"
Pour ce deuxième ouvrage dans le genre, on attendait à vrai dire Hervé Jaouen au tournant. La maîtrise dont il fait preuve le condamne à la récidive. Exit l'auteur de romans noirs (une dizaine), à 41 ans un romancier tout court est né. Pour autant, le banquier n'est pas mort. Plus qu'un moyen d'existence, le banque constitue à ses yeux un lieu privilégié pour assister au grand théâtre de la vie.
On y rencontre aussi bien le clochard en quête d'une pièce de monnaie, que la jeune femme en rupture de mari, venue régler ses comptes, ou l'épargnant soucieux des ses économies. "L'écrivain, dit-il, a besoin de se nourrir d'images et, pour se nourrir, il faut aller au restaurant des images". Ceci étant, le thème du livre apparaît, somme toute, comme secondaire. Jaouen y raconte l'histoire d'un type qui décide de construire un mur pour conjurer ses angoisses. Un vrai mur, avec de vrais moellons en "opus incertum".
Au-delà, c'est une critique assez féroce de la société qui prend forme sous sa plume. Une société complètement abêtie et enfermée sur elle-même, avec sa télé, ses hypnotiques, ses antidépresseurs. "Dans le temps, explique-t-il, j'ai fait les foins, les battages et ramassé des pommes. À la maison, maintenant, je ne suis plus que celui qui sait régler le magnétoscope."
Version moderne de ce mal de vivre, le mur de Jaouen serait-il le dernier rempart avant de basculer dans le néant ? Une précision, le héros du livre est cadre moyen dans une banque : toute ressemblance avec l'un d'entre nous serait purement fortuite.
C. P. - Le Télégramme - 15/10/1988

- Hervé Jaouen dans son âge mûr
Une histoire de mur. "Le Fils du facteur américain", le nouveau roman du Finistérien Hervé Jaouen, vient de sortir en librairie. C'est l'histoire d'un cadre de banque qui construit un mur autour de sa maison. Avec ce livre, Hervé Jaouen confirme un virage amorcé dans son œuvre il y a deux ans : le passage du roman policier au roman tout court. L'auteur, qui vit à Ergué-Gabéric et qui travaille à mi-temps dans une banque de Quimper, possède dans ses tiroirs une foule d'autres projets.
"Le Fils du facteur américain". Clin d'œil au roman noir américain (Mac Cain, notamment), le titre du dernier livre de Hervé Jaouen n'a pourtant rien à voir avec ce courant littéraire. Cela fait quelque temps que l'écrivain quimpérois a renonce - provisoirement - à la veine du roman policier qui a fait et qui fait son succès depuis la publication en 1979 de "La Mariée rouge". Figure notoire du polar français post-soixante huitard. Jaouen nous a livré une première tentative de "roman-roman" avec "L'Adieu aux îles" (1986). Avec "Le Fils du facteur américain", il va un peu plus loin dans le travail de l'écriture et un peu plus profond dans l'exploration de lui-même.
Le mur de la fuite
Martin, cadre dans une banque (tiens, comme l'auteur), décide de prendre une année sabbatique pour construire un mur autour de sa propriété. Fuite devant le réel, l'édification prend des proportions proches de la folie et du Fort-Chabrol. Le mur devient muraille avec incrustation de frigos et de mobilier domestique.
"Ce mur est évidemment emblématique de beaucoup de choses, explique Hervé Jaouen. C'est une forme de critique de la société. Aujourd'hui, on est au-delà de la société de consommation. Le Français moyen nanti n'a plus besoin de posséder davantage. Il n'a plus rien du tout. Il me semble qu'il y a un nouveau nihilisme qu'exprime mon personnage en s'enfermant derrière son mur".
Cette schizophrénie propre à notre époque figure aussi, ajoute H. Jaouen, celle de l'écrivain qui, construisant son livre page après page, s'enferme physiquement et moralement en congédiant le monde. C'est pourquoi "Le Fils du facteur..." est construit en miroir. L'histoire de Monsieur Martin est celle qu'un autre Monsieur Martin, cadre de banque comme lui, raconte à sa fille Petite Alice. Bref, Jaouen raconte Martin qui raconte Martin...
Sauvé par l'amour
Bientôt les identités se confondent. Reste de choc des mots, l'évocation d'une humanité sordide à pleurer. Une galerie de portraits extrêmement sombre. Des flashes autobiographiques comme la visite au "grand écrivain" à travers lequel on reconnaît le Jean-Edern Hallier des années soixante que Jaouen alla timidement rencontrer à vingt ans, son manuscrit sous le bras.
Ce livre un peu fou ne sombre pourtant pas dans la noirceur totale. Le héros au bord du suicide est sans cesse ramené à la vie par l'amour. L'amour de sa femme, l'amour de sa fille. Où l'on voit aussi que Jaouen a renoncé au roman noir pour le roman tout court.
Projets et télés
"Le Fils du facteur américain" est publié dans une toute nouvelle et élégante collection de l'éditeur suisse Payot, éditeur jusque-là spécialisé dans les sciences humaines. Chez Payot toujours et dans une nouvelle collection intitulée "Voyageurs", Hervé Jaouen sortira dans quelques mois son "Journal d'Irlande" : réédition de celui paru chez Calligrammes, augmenté d'un deuxième tome. Également en projet un gros roman à suspens dont il vient d'achever l'écriture.
Enfin, on pourra voir début novembre à Antenne 2, une adaptation d'"Histoire d'ombres", roman paru il y a deux ans chez Denoël. Pour la télévision encore, Hervé Jaouen prépare le scénario d'un film de la nouvelle série Commissaire Navarro.
G. GUITTON - Ouest-France - 18/10/1988

- La vie en rose ?
- "Vous serez peut-être surpris ou déconcerté en lisant "Le Fils". Vous verrez bien...
Bonne fin de journée.
Jean-Yves."
Ayant reçu ce mail de Jean-Yves Boivin, grand spécialiste de l'œuvre d'Hervé Jaouen, ce livre a pris un intérêt soudain à mes yeux. En route pour la surprise !
Roman datant de 1988, il semblerait qu'il soit l'objet d'une prochaine réédition.
M. Martin a quarante ans, une épouse Alice aux beaux yeux noirs, une fille de huit ans petite Alice. Fondé de pouvoir dans une banque, il a une belle maison, une bonne voiture, bref une situation bien assise.
Qu'est-ce qui lui passe par la tête, prendre une année sabbatique, comme cela de but en blanc ? Est-ce une impulsion ou une décision mûrement réfléchie ? Ou alors tout cela n'est que son imagination, une histoire inventée pour faire plaisir à sa fille ?
Et pour s'occuper, M. Martin comme tout bon travailleur intellectuel, il se fera manuel, et construira un mur ! Mais un beau mur avec des pierres sélectionnées par M. Martin lui-même, il voyagera, cherchera la pierre précieuse (enfin plusieurs mètres cubes de pierres précieuses). Puis il faut sélectionner les moellons avec une leçon de choses à l'appui !
Si l'on revenait un peu en arrière, la vie d'avant le mur, d'avant l'année sabbatique, d'avant cette histoire insensée.
M. Martin (ou son double), est un personnage, sale gosse et même enfant ignoble sous des airs angéliques. Et peut-être un peu dérangé aussi, lui l'ancien tortionnaire d'animaux domestiques ? Ses rencontres galantes, lui le séducteur M. Martin Superstar, aux Jeunesses communistes ou ailleurs. Son bottin mondain d'anciennes conquêtes. Sa carrière pas très brillante d'ailleurs. Et sa naissance n'est-elle pas sujette à question ? Est-il le fils du facteur, américain ou autre ?
Son épouse, la belle Alice, leurs amours de jeunesse, leur rupture temporaire, car avait-il dit : "Nous avons besoin de vacances sentimentales". Puis le mariage. Une certaine difficulté anatomique fit qu'Alice dut avoir recours à la science pour l'ovulation de petite Alice, la conception de cette dernière est un grand moment du livre. A ce moment elle ne savait pas que M. Martin n'écrirait pas "Alice aux pays des merveilles" pour elle.
Quelle histoire ! Ah bon c'était une histoire ? J'avais pensé qu'il y en avait plusieurs.
Effectivement, ce roman est un peu déroutant et oblige à une attention particulière.
Les chapitres se suivent, narrant les voyages réels ou rêvés de M. Martin, de Quiberon par le train à un chapitre jubilatoire à Palma avec une horde d'anglaises venues chercher l'orgie sexuelle sur ces rives ensoleillées.
Un autre chapitre est consacré aux expériences amoureuses de M. Martin et de ses nombreuses conquêtes (un peu vantard le dénommé Martin ?). Un autre à la misère morale et physique des campagnes bretonnes avec sa kyrielle d'alcooliques, de mariages consanguins et de suicidés.
Bref, durant la lecture, un sentiment d'éparpillement, mais sous cette apparente fantaisie, une oeuvre attachante. Même si de nombreuses questions restent sans réponse à la fin du livre et que le dénommé Martin ne soit pas réellement attachant !
Extraits :
- C'est l'éternel débat mon amour, l'art est-il utile ou inutile ?
- Ah, Martin ! En vous le philosophe a tué le banquier !
- Il était un petit con.
- Maintenant, il suit le mouvement, il va au sud.
- Martin était un très vilain garçon.
- Et ah, incroyable, incroyable, elle avait le pubis velcro.
- J'en ai marre d'être cocufiée par tes journaux financiers !
- L'ex-nouveau ou le nouvel ancien ? Qui est qui ? Suis-je l'ex ou le prochain ?
- Je vois que vous êtes breton - ah, quelle belle région la Bretagne - alors, s'il vous plaît, ne nous donnez pas une réponse de normand.
- Son avenir était en balance : écrivain ou commis aux écritures ?
- Il accorde des interviews. Car c'est fatal la presse s'est emparée de l'affaire.
- L'espoir s'est envolé et toi aussi, petite Alice tu bâtiras ton mur.
http://eireann561.canalblog.com/ - 6 août 2007




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